
L’épave se rapprochait peu à peu du rivage.
Perchés dans les rochers les hommes-oiseaux regardaient la carcasse qui dérivait pour s’arrêter enfin sur le sable.
L’un d’entre eux s’envola pour se poser près de l’objet.
Quelques bouts de planches, une large voile déchirée dans un amas de corde, voici tout ce qui restait de la belle goélette qui ramenait à son bord les trésors du nouveau monde.
Il s’approcha du tas de bois dans lequel il avait cru distinguer quelque chose.
Il souleva prudemment la voile qui battait au vent et inspecta les planches. Au milieu de ce qui avait été une table dont les pieds avait été arrachés se trouvait un corps étendu, dont les mains crispées s’agrippaient encore au bord de l’embarcation de fortune.
L’homme-oiseau s’approcha et quelque chose dans ce corps de femme abandonné le fit frémir.
La femme n’avait pas d’aile …
Il hésita prêt à l’achever d’un coup de lance lorsqu’elle ouvrit les yeux.
Son regard égaré se fixa sur l’homme-oiseau et elle cru être en présence d’un ange.
Ainsi elle devait être morte et cet endroit était sans doute le paradis.
Elle tenta maladroitement de se relever. Son corps meurtrit par l’effort d’avoir dû se cramponner deux jours durant à la misérable table qui lui avait sauvée la vie, la torturait. Elle marcha deux ou trois pas puis s’écroula dans le sable.
L’homme-oiseau eu pitié de la femme il la pris entre ses bras et s’envola rejoindre le village.
Il déposa la femme dans la hutte matriarcale. Elle fut examinée avec soin par les femmes-oiseaux et elles se rendirent vite compte qu’à part sa fatigue et quelques égratignures superficielle tout allait bien, Elles ouvrirent sa chemise pour voir comment était son dos. Elles s’attendaient à y découvrir les traces d’une terrible mutilation. La peau de la femme bien que desséchée par l’eau de l’océan et rougie par le sable était parfaite. Il n’y avait aucune trace de blessure.
Ainsi la pauvre femme était née sans aile…
Elle devait avoir une vingtaine d’été à peine … Comment avait elle donc pu survivre jusqu’à cet âge avec un tel handicap ?
Lorsque s’éveilla à nouveau Moria était sur un lit de branchage recouvert d’une couverture de fines plumes entrelacées dans un tissu à la douceur de la soie.
Elle se leva et fit le tour de sa chambre. Elle écarta le rideau de la porte et eu le souffle coupé en constatant qu’elle se trouvait face à un précipice. Son cri de panique résonna dans tout le village et bientôt les rideaux des autres huttes se soulevèrent laissant apparaître les visages étonnés des hommes, des femmes et enfants-oiseaux
Tous les yeux étaient braqués sur la femme sans aile qui prise par le vertige titubait au bord du précipice incapable de reculer.
L’homme-oiseau qui l’avait ramené au village avait été chargé de veiller sur elle. Il revenait de la cueillette les bras chargés de fruits. En voyant la femme sans aile au bord de l’aire d’envol il eu un geste d’agacement.
Cette créature était stupide pourquoi restait elle là alors qu’elle ne pouvait pas voler ? Il battit un moment des ailes devant elle et la femme recula enfin à l’intérieur. Sur le seuil l’homme-oiseau replia ses ailes rentra à son tour dans la hutte.
Il déposa les fruits.
Tétanisée au milieu de la pièce Moria osait à peine respirer. L’homme-oiseau lui montra les fruits et lui fit signe de se nourrir.
Persuadé d’avoir à faire à un ange Moria s’agenouilla en signe de respect l’homme-oiseau l’observa sans comprendre avec attention puis il lui tendit la main pour l’aider à se relever.
Il la regarda manger puis lui fit signe de passer ses bras autour de son cou.
Il la souleva déploya ses ailes et s’envola jusqu’à la rivière. Il la déposa près de l’eau et lui fit signe de se laver.
Depuis toujours Moria était une merveilleuse nageuse l’eau limpide stimula son désir de se baigner et c’est avec plaisir qu’elle plongea dans la rivière sous le regard horrifié de l’homme-oiseau qui voyait pour la première fois un être humain nager.
D’autre hommes et femmes-oiseaux arrivèrent pour regarder ce qu’ils considéraient comme impossible à réaliser.
Leurs longues ailes aux plumes soyeuses les empêchaient de s’immerger entièrement dans l’eau.
Lorsque la femme sortit de l’eau elle n’était plus un objet de pitié mais d’admiration. Il y eu bien quelques regards dans son dos ou l’eau plaquait sa tunique sur l’emplacement ou aurait du se trouver des ailes mais c’était juste un peu de curiosité.
Puisqu’elle ne pouvait pas voler pour aller et venir librement dans le village et qu’elle risquait de tomber de la hutte le clan décida de lui en bâtir une sur le sol, près de la rivière.
Les hommes oiseaux travaillèrent rapidement et la jeune femme eu bientôt un abri. Puis les hommes et les femmes-oiseaux regagnèrent leurs foyers.
Le soir venu Moria décida de faire un feu. Elle avait ramassé deux silex qui étaient nombreux dans cette région et les frappa l’un contre l’autre pour faire jaillir une étincelle qui alluma bientôt un bon feu de bois comme son père le lui avait autrefois appris.
Perchés au bord de leur hutte les homme oiseaux regardaient intrigués la lumière qui brillait devant la hutte de la femme sans aile.
Jamais aucun d’entre eux n’avait fait de feu et ils se demandaient par qu’elle miracle elle avait emprisonné l’enfant de la foudre
Personne n’aurait risqué de s’envoler en pleine nuit mais tous mourraient d’envie d’aller voir se qui se passait en bas
Le lendemain les hommes et les femmes-oiseaux vinrent rendre visite à Moria ils regardèrent le tas de cendre qui fumait encore avec méfiance.
Moria sortit de sa hutte et remis quelques branches dans les cendres en soufflant un peu pour faire reprendre le feu bientôt les flammes crépitaient sous les regards à la fois admiratifs et peureux des hommes-oiseaux.
La femme sans aile était décidément une créature pleine de surprise.
Pendant que le feu crépitait entre les pierres elle alla chercher deux poissons qu’elle avait attrapé et quelle avait habilement nettoyé elle les enfila sur une baguette de bois et les présenta aux flammes bientôt une bonne odeur intrigua les hommes-oiseaux.
Depuis toujours ils étaient végétariens il leur était parfois arrivé de pécher un poisson ou d’attrapper du gibier lorsque les fruits se faisaient rares mais la chair crue dégoutante les empêchait toujours d’en manger.
Avec le feu et la cuisson quelque chose allait changer. Voyant le regard intéressé de l’homme-oiseau qui était chargée de veiller sur elle Moria lui proposa un poisson. Elle lui montra comment séparer la chair et les arrêtes. Puis lui fit signe de le manger.
Il mit le poisson dans sa bouche non sans dégoût et fut surpris de trouver ça bon
Il en parla aux autres et bientôt plusieurs poissons furent péchés et préparés pour que chacun puisse y gouter
Ils passèrent la journée avec Moria elle leur apprit comment faire du feu avec deux silex comment l’emprisonner entre les pierres pour qu’il ne s’étende pas et aussi comment l’éteindre avec de l’eau. Ils apprirent aussi à nettoyer et cuire le poisson. Les femmes oiseaux lui montrèrent comment tresser une corbeille de roseau qu’elles garnirent de fruits fraichement cueillis sur les arbres des alentours.
Cet échange de savoir était profitable à tous.
Le soir lorsque les hommes-oiseaux regagnèrent leur hutte Moria ressentit une immense solitude. Pour ne pas se laisser envahir par le désespoir elle chanta les mélodies qu’elle avait apprises dans son enfance.
Son chant monta jusqu’au village et allongés dans leur hutte les hommes-oiseaux s’endormirent en écoutant sa voix pure qui résonnait dans le silence de la nuit.
Au petit matin lorsque les hommes et les femmes-oiseaux revinrent voir la femme sans aile elle était dans sa hutte tremblante de fièvre. Elle avait pris froid en chantant toute la nuit sous les étoiles et son long séjour dans l’eau lors du naufrage avait affaiblis ses poumons déjà fragiles. Elle pouvait difficilement respirer.
Les hommes-oiseaux étaient impuissant face à son mal et ne purent que veiller sur elle les quelques jours ou elle survécut.
Un matin elle ne se réveilla pas. Les hommes oiseaux comprirent que c’était fini. Ils ensevelirent sont corps près de sa hutte.
Ils posèrent l’un après l’autre un morceau de silex sur sa tombe pour la remercier de leur avoir enseigné l’art de faire du feu.
Et la vie reprit son cours. Parfois près de la rivière les hommes-oiseaux parlent encore avec nostalgie de la jeune femme sans aile qui leur avait appris à pécher les poissons et faire du feu.
Quant à Moria, son âme est désormais en paix, elle vole à présent au milieu des hommes et des femmes-oiseaux avec la grâce d’un ange.